Voici le séquencier que j'ai envisagé durant la conception de ce documentaire. Cela constitue pour moi une base de travail avant de rencontrer les divers intervenants et de les confronter à mes ambitions narratives et esthétiques.
Structure
Le film se développe
autour d’un axe essentiel : l’attitude atypique de certains musiciens allemands, des années 70 à aujourd’hui.
Construit à partir d’une ligne directrice (le Krautrock comme symbole identitaire), nous partons à la rencontre des divers intervenants de ce mouvement pour en dégager une image aussi complète que possible. Chaque personnage rencontré est un atout supplémentaire afin d’être en possession de tous les éléments indispensables à la compréhension de leur histoire, d’hier à aujourd’hui. A cela s’ajoutent des intervenants périphériques qui, de par leur recul sur le sujet ou leur originalité de point de vue (les fans par exemple) apportent au film une certaine légèreté et un regard différent sur l’Allemagne.
De toutes ces rencontres, seuls un ou deux protagonistes seront mis en avant afin de tisser des liens plus précis entre le spectateur et l’histoire du Krautrock : de par leur âge, leurs expériences, leur regard critique sur la musique et la politique allemande (et européenne) et de par leur personnalité qui fait d’eux de véritables personnages de cinéma, alliant humour et folie (je pense notamment à Conrad Schnitzler, ancien Tangerine Dream et ancien membre de Kluster, « paria » solitaire du rock choucroute, toujours en vie, toujours rebelle !), ces intervenants sont les piliers de cette histoire et donc, du projet.
En établissant un rapport privilégié avec eux, le spectateur est réellement immergé au sein de l’aventure. Il a ainsi la possibilité de construire sa propre histoire de ce mouvement, sans que nous le prenions en otage en utilisant un intervenant extérieur récurrent. Le Krautrock est une entité multiple qu’il est important de respecter et c’est grâce à cette multitude de points de vue que l’esprit Krautrock va être palpable. La complicité établie avec la réalisation est claire car les interlocuteurs s’expriment librement, privilégiant la conversation spontanée à la réponse débitée. En dialoguant directement avec nous (l’équipe de tournage), les intervenants n’hésitent pas à nous guider dans notre quête, à nous contredire, à nous rassurer, bref, à nous faire partager leur aventure.
Ainsi, le début du film se situe dans un espace/temps indéfini en compagnie de David Bowie, nous invitant à partir à la recherche de ce qui se cache derrière ce mot barbare qu’est : Krautrock. Cette courte introduction, complétée par une autre intervention au sein du film, permet au spectateur d’établir rapidement un intérêt avec ce mouvement musical. Bowie apportant une crédibilité et une légitimité au fait de se pencher sur ce phénomène.
Les routes qui jalonnent notre parcours tracent une ligne plus ou moins droite vers le temps présent. Les rencontres s’effectuent grâce à des interrogations posées par John Peel (l’autoradio diffusant des archives de son émission radio) et chaque personne interrogée nous permet d’avancer dans l’enquête et d’en restituer une réalité et surtout, une émotion.
Les problématiques développées par le film sont abordées en fonction de l’intervenant que nous rencontrons. En effet, chaque musicien joue un rôle précis dans la structure narrative du projet : Conrad Schnitzler expose les bases de l’aventure musicale/sociale du Krautrock, Manuel Göttshing aborde les sujets plus techniques (le son quadriphonique), Werner Herzog tisse des liens entre le pouvoir de la musique planante et le cinéma, Pascal Bussy, journaliste, permet de resituer la place de ces artistes dans l’histoire de la musique contemporaine, Jean Hervé Péron de Faust cerne les problématiques liées aux maisons de disques, Gen Fugita (la Tokyo Tower) évoque les rapports germano-nippons, etc.
A la fin, nous retournons logiquement dans le présent, mais rien n’est tout à fait pareil : Bowie n’est plus là, son local s’avère n’être en fait qu’un simple studio de cinéma composé d’un fond bleu… Suite à notre voyage, la perception de la musique actuelle ne peut qu’être différente. Tel un ruban de Moebius, la boucle n’est pas totalement bouclée et laisse une ouverture où peut se glisser la suite potentielle de l’histoire.
Après tout, le Krautrock est intemporel…
Film-chorale, « (No) Krautrock Story » se veux le miroir d’une époque dans un pays qui n’a jamais cessé de déranger et qui coninue de fasciner aujourd'hui encore.
Développement
Thématique et formel
Ce développement présente les différentes problématiques du film en relation avec les partis pris audiovisuels de la réalisation. Ce séquencier est une esquisse de la trame générale du projet et présente ainsi les scènes de manière continue pour une plus grande clarté de lecture. Au sein du film, ces séquences seront entrecroisées dans un souci évident de compréhension pour le spectateur.
Prologue
Londres – maison de David Bowie.
Le chanteur anglais est interrogé sur sa découverte de certains groupes allemands et les rapports musicaux qu’il a entretenus avec eux.
Traitement : Dans sa résidence londonienne, Bowie se plonge dans son impressionnante collection de vinyles. Il nous présente une édition d’époque d’ « Autobahn » de Kraftwerk qu’il s’empresse de nous faire écouter. Mais pour lui, si l’on veut connaître ce qui se cache derrière le mot « Krautrock », il n’y a qu’un seul moyen…
Nous le suivons dans des couloirs étroits, sombres. Derrière la petite porte qu’il ouvre, un garage. À côté de sa vielle Mercedes noire, un van Volkswagen qui fonctionne encore, l’autoradio aussi.
Fréquence BBC, année 1968 et nous partons, direction Berlin…
Allemagne et Europe en 1968
Berlin – images d’archives et entretiens.Dans une Allemagne déchirée par la guerre froide, les étudiants allemands se révoltent contre l’ordre établi. Ils défient leurs aînés et exigent d’eux qu’ils assument enfin leur passé. La soif de liberté que ressent la jeunesse du monde entier s’étend jusqu’en Allemagne. Au cœur de Berlin-Ouest, deux musiciens fondent le Zodiak Club où des artistes engagés se produisent dans le noir total.
Entretien avec : Conrad Schnitzler et Wolfgang Seidel.
Traitement : L’autoroute défile au son d’un titre de Kraftwerk. Arrivée à Berlin et premier choc visuel. Nous sommes en 1968. Schnitzler erre dans les rues avec une tête de mort sur un bâton de bois, accompagné par un de ses morceaux. Il y a peu de monde dans la rue, les couleurs sont vives mais les visages tristes. Sauf celui de notre troubadour qui entre dans le métro avant de disparaître.
Son studio est minuscule, mais cela ne l’empêche pas de créer. L’idée prime avant tout, pas d’esbroufe, nous dit-il.
Le métro à nouveau. Nous sommes en compagnie de Wolfgang Seidel, ami de Schnitzler et ancien client du Zodiak Club. Sur les anciens lieux du bâtiment, il évoque ses premiers chocs musicaux et aborde le délicat sujet de la crise identitaire qui touche toute la jeunesse allemande à la fin des années 60. Il s’éloigne, reprend le métro et disparaît.
Des images de Berlin dans les années 60 nous présentent l’ambiance de cette époque. On entend un son de foule lointaine, un brouhaha entêtant qui devient de plus en plus présent. Les gens sont calmes, sages et disciplinés dans la rue et sur les routes…
Les origines du Krautrock
Munich, Berlin et Düsseldorf – documents d’archives, entretiens et extraits sonores.
Le festival d’Essen de 1968 crée la surprise en présentant pour la première fois une nouvelle génération de musiciens allemands. Date « manifeste » du Krautrock qui voit les débuts de Can, Tangerine Dream, Kraftwerk et Amon Düul. Des identités musicales fortes se constituent, du son industriel de Düsseldorf aux ambiances planantes de l’école berlinoise. Les leaders des principaux groupes évoquent devant la caméra leurs débuts difficiles et la manière avec laquelle ils ont évolué. Ce sont les débuts de la popularité anglaise et française, et un journaliste trouve même un terme pour qualifier la musique développée par ces « mangeurs de choux » : le Krautrock. Les revendications des débuts s’effacent petit à petit au profit d’un plaisir exclusivement musical. En apparence du moins…
Entretien avec : Renate Knaup, Edgar Froese, Irmin Schmidt et Lutz Ulbricht.
Traitement : Sur un vieil écran de télévision, des images granuleuses du festival d’Essen. Une jolie jeune femme crie plus qu’elle ne chante tandis que son groupe, accompagné de deux batteries s’évertue à jouer derrière elle. Renate Knaup, d’Amon Düul II, se regarde avec humour. Elle évoque l’organisation chaotique de ce festival où se produisaient Frank Zappa et Hendricks. Elle présente ensuite Edgar Froese, de Tangerine Dream, qui apparaît dans le reportage d’époque.
Quelques images d’archives nous plonge dans un Berlin emmuré. La musique de Tangerine Dream illustre la séquence. Edgar Froese est chez lui, devant son synthétiseur et joue presque le même morceau que celui du festival.
Le voyage continue. De Berlin à Düsseldorf, le chemin est long, mais la musique favorise le déplacement. Autoroutes, trains, voitures, puis les usines. Les différentes ambiances, répétitives, abstraites et musicales, créent un rythme qui structure la séquence.
La Ruhr n’est pas loin, Kraftwerk également. Le studio Kling-Klang n’est pas indiqué sur notre carte routière et personne ne peut nous renseigner…
L’attitude allemande
Düsseldorf, Londres – documents d’archives et entretiens.« Sorciers de l’électro », ces musiciens se constituent en marge des mouvements musicaux et communautaires de l’époque. Ils inventent leurs propres codes, leurs propres références et une manière de fonctionner alors assez inédite. Leur attitude est caractérisée par une grande liberté de style et d’approche dans leurs travaux, de leur tenue vestimentaire à leur volonté de chanter en Allemand.
Entretien avec : Klaus Schulze et les frères Freeman.
Traitement : Le groupe Kraftwerk est enfermé dans son laboratoire sonore, le studio Kling-Klang. On les entend de l’extérieur du bâtiment, mais on ne peut pas entrer. Quelques images nous montrent le groupe en train de répéter à l’époque. Face caméra, ils parlent de leur volonté d’exister en tant qu’Allemand, c’est pour cela qu’ils chantent dans leur langue natale, quitte à en choquer certains.
Banlieue de Londres, aujourd’hui. Les frères Freeman, ados dans les années 70, ont depuis ouvert un magasin de disques spécialisé dans la « choucroute musicale ». Ils rangent leur magasin et nous font découvrir leurs richesses vinyliques. Ils évoquent l’arrivée dans le pays du premier disque de Faust, emballé sous une pochette entièrement transparente. Un choc !
Les albums fondateurs
Londres, Paris, Hambourg – documents d’archives, entretiens et extraits sonores.
À cette époque, la production musicale allemande explose, différents musiciens s’associent et fondent des groupes. C’est à ce moment-là que les formations se produisent en Europe et leurs meilleurs disques arrivent enfin sur le marché.
Entretien avec : Pascal Bussy, Irmin Schmidt et Mani Neumeier.
Traitement : Notre van roule à vive allure, rythmé par une chanson de Faust. La voix de l’animateur radio anglais John Peel résonne dans l’habitacle et nous présente le groupe en des termes élogieux. Un panneau nous indique que nous arrivons dans une petite ville, Forst…
Retour en France avec Pascal Bussy, journaliste, évoquant le premier concert de Can auquel il a assisté. À l’opposé d’un Pink Floyd bien formaté, le groupe d’Irmin Schmidt a tellement stupéfait notre jeune reporter, qu’il en est venu à écrire un livre sur eux vingt ans plus tard ! Mais à ce moment-là, il n’était pas le seul Français à faire la queue pour entendre le « son teuton ».
Il nous explique l’origine et le sens du terme Krautrock, en retrouvant même le journal de l’époque qui y fait allusion. Il précise que le Krautrock n’est qu’une pure invention, que finalement c’est un mouvement qui n’existe pas. En tout cas, en tant que mouvement musical…
Le combi Volkswagen roule tranquillement dans le centre ville de Forst. Au loin, une vielle Mercedes qui rappelle celle d’un célèbre chanteur londonien. La voiture passe à côté de nous et le conducteur, qui ressemble étrangement à Bowie, nous salue avant de disparaître dans notre rétroviseur.
Le Krautrock, une architecture musicale
Forst, Berlin, Londres – documents d’archives, entretiens et extraits sonores.
Avec plusieurs intervenants, nous décryptons les caractéristiques de certaines compositions et la manière dont elles ont été conçues (techniquement et intellectuellement).
Entretien avec : Michael Rother, Dieter Moebius, Mme Conrad Plank, Manuel Göttshing et Brian Eno.
Traitement : Rother et Moebius dans leur maison de campagne (située à Forst). Leurs studios respectifs sont encombrés de vielles machines d’époque. Des autocollants Neu ! à droite, des vinyles de Kluster à gauche… Assis devant une table de cuisine, ils nous parlent de leur rencontre et de leur envie de bousculer certaines règles établies, évoquent leur collaboration avec Conrad Plank. On arrive dans le studio du producteur, puis sa femme nous fait visiter et nous montre une photo de son mari aujourd’hui décédé. Les deux musiciens nous parlent de leurs ambitions, de leur démarche à contre courant qui est toujours la leur. Quelques images les montrent jouant au sein de diverses formations.
Manuel Göttshing retravaille les bandes de « Inventions for Electric Guitar », album de 1974. Enregistré avec une guitare, c’est un titre de 17 minutes d’une grande modernité ; de la techno avant l’heure ! Ce n’est pas pour rien que le Kronos Quartet, célèbre formation de New York s’intéresse de près à cette œuvre. Brian Eno, dans son studio, se remémore cette période, sa rencontre avec Can, Cluster et Neu !. Un Anglais allant trouver l’inspiration en Allemagne, c’est assez original… Explications.
Dieter Moebius est scotché à son clavier, un casque sur les oreilles. La caméra part de l’intérieur de la machine, puis on s’éloigne et les sons produits par le musicien se mêlent aux bruits de la ville avant qu’un son de guitare ne s’additionne subtilement. Nous sommes à l’extérieur de la maison et nous rejoignons le deuxième étage (en volant ?) afin de nous faufiler dans le studio de Michael Rother en direction de l’intérieur même de sa guitare électrique.
Écran noir.
Le Krautrock s’exporte
Paris, Tokyo, Berlin – documents d’archives et entretiens.
En France, le magazine Actuel organise un festival où se retrouvent quelques-uns des groupes allemands les plus populaires. Le succès s’étend jusqu’au Japon.
Entretien avec : Gabriel Ibos, Gen Fugita, Klaus Schulze et Ruychi Sakamoto.
Traitement : Gabriel Ibos fouille dans ses documents. Il retrouve quelques photos où il est en compagnie de Klaus Schulze, à l’époque où il est devenu son manager. Témoin privilégié des expérimentations du musicien, il aborde les innovations technologiques et artistiques de certains artistes berlinois comme Manuel Göttshing, ainsi que le travail du producteur Rolf-Ulrich Kaiser, inventeur du son « Cosmic ». Quelques archives de l’enregistrement du disque « Seven Up » avec Timothy Leary (prophète du L.S.D.) donnent une bonne idée de l’état d’esprit de ces sorciers du son.
Changement de pays, changement d’ambiance. De l’avion, nous distinguons Tokyo et ces enseignes lumineuses. Direction la Tokyo Tower et son musé de cire où nous retrouvons le propriétaire Gen Fugita, qui déambule parmi les musiciens de cire. Les membres de Can, Ash Ra Tempel, Faust et bien d’autres sont derrière des vitrines en verre, statufiés à côté des Beatles ou Mozart ! Fugita évoque sa découverte de cette musique et esquisse quelques pistes permettant de cerner l’engouement démesuré qu’elle a suscité dans ce pays : le poids d’un passé difficile, l’absence d’égo, le goût pour l’étrangeté, intérêt grandissant pour la musique électronique instrumentale (à aborder avec Ruychi Sakamoto), etc.
L’attrait commercial
Schiphorst, Berlin, Düsseldorf – images d’archives, entretiens et extraits sonores.Pour concurrencer Kraftwerk et Can, Polydor Allemagne demande à un riche producteur de créer de toutes pièces un groupe expérimental : ce sera Faust. Fort de son succès, le Krautrock va même se retrouver en bonne place sur la bande originale de nombreux films. Mais le véritable déclencheur se nomme « Autobahn », album de Kraftwerk. Le nouveau souffle conceptuel arrive.
Entretien avec : Jean-Hervé Péron, Werner Herzog, Edgar Froese.
Traitement : Sur la route vers Schiphorst, les panneaux nous indiquent la bonne direction : Faust, 3 kilomètres. Jean-Hervé Péron joue avec son groupe et des archives de séances d’enregistrement de l’époque nous montrent que l’esprit n’a pas changé : anarchique et sans compromis. Péron nous raconte les débuts du groupe, la liberté inouïe qu’ils ont obtenu de la part d’une grande maison comme Polydor, chose impensable aujourd’hui, surtout pour faire de la musique disons… différente.
Il évoque ensuite le rapport avec le public allemand et anglais. Premiers « Boys Band » de la musique, ils ont vite été victimes de la lassitude envers les expérimentations musicales allemandes.
Au loin, Berlin et son mur. L’autoroute est peu à peu envahie par le brouillard et il devient impossible de distinguer les alentours. Lorsque la brume se dissipe, on aperçoit des montagnes. Le cinéaste Werner Herzog est interviewé en haut d’une falaise sur son travail avec le groupe Popol Vuh et l’importance du pouvoir visuel des compositions du groupe de Florian Fricke. En parallèle, des extraits du début du film « Agguire, la colère de Dieu ».
Bowie, période allemande
Düsseldorf, Londres – images d’archives et entretiens.
David Bowie rebondit sur la découverte de groupes tels que Kraftwerk et Neu !. Il nous raconte ce qui l’a poussé à venir s’imprégner de l’esprit allemand en compagnie de Brian Eno.
Traitement : Le musicien est au volant de sa Mercedes noire. L’autoradio diffuse à faible volume l’émission de John Peel. Il parle avec passion de sa découverte du Krautrock, de sa volonté de s’émanciper du rock anglo saxon qui n’évoluait plus, il nous raconte qu’il écoutait en boucle « Autobahn » de Kraftwerk, en conduisant de nuit sur le périphérique berlinois. La nuit commence à tomber et Bowie s’arrête près de la gare de Düsseldorf. Il nous dit au revoir et disparaît.
Concepts et impasses
Düsseldorf, Cologne, Berlin, Paris – images d’archives, entretiens et extraits sonores.Le succès de l’année est « Autobahn ». Son concept simple et efficace roule sur l’autoroute du succès à travers toute l’Europe. Mais les autres groupes se trouvent confrontés au renouveau anglais : le punk. Le public attend un nouveau souffle et ces artistes se voient bousculés par des nihilistes emmenés par Johnny Rotten. Les sonorités électroniques sont récupérées par le disco, fini les expérimentations et la musique dite « New Age ». Mais pour eux, cela est secondaire car ils ont tous continué leur carrière, certes dans l’ombre mais toujours au fait des évolutions techniques et artistiques.
Entretien avec : Ralf Hütter, Irmin Schmidt, Pascal Bussy, Manuel Göttshing et
Jean-Michel Jarre.
Traitement : Ralf Hütter est assis dans la gare de Düsseldorf, observant alentours. En fond sonore, le sifflement d’un train à vapeur, puis le titre « Trans Europ Express » rythme la séquence : des passagers montent et descendent des wagons, puis le train redémarre…
Hütter évoque sa volonté de créer une musique universelle, facile et… Typiquement allemande. Irmin Schmidt dans un train, Göttshing en voiture, Klaus Schulze observant le ciel… Chacun évoque les bouleversements survenus rapidement : technologies, changement des comportements du public, scissions internes et nouvelles collaborations, pressions commerciales des majors (Polydor, Virgin). Le Krautrock est récupéré et enterré aussi vite qu’il est apparu…
Pascal Bussy évoque les similitudes évidentes entre certaines compositions allemandes et des mouvements émergents (les sonorités punks de Neu !, la rythmique rap de Kraftwerk, l’humour disco de Can,…). Le recyclage propre aux années 80 s’illustre parfaitement au niveau musical. Jean-Michel Jarre parle de l’importance de ces musiciens et explique en quoi le temps des expérimentations était arrivé à son terme. La nuit tombe et les phares de voitures nous éblouissent. Un peu plus loin, on aperçoit un léger accident de voiture. Mais de la fumée dissimule la scène. La route est barrée, des cônes de circulation réorientent les quelques véhicules devant nous.
(Afin de se rapprocher de l’esthétique minimaliste, coloré et conceptuel cher aux années 80, cette séquence peut-être réalisée en utilisant des modèles réduits de voitures se déplaçant sur un croquis en 2 dimensions. Comme d’autres scénettes jalonnant le film, le voyage s’illustre en soulignant une esthétique cohérente avec la période abordée. Un van se déplace su une carte routière ou dans un décor de ville en carton, un petit train électrique se déplace maladroitement, etc.)
Renaissances
New York, Paris, Düsseldorf, Berlin, Schiphorst – images d’archives et entretiens.
Le creux des années 80 amorce la renaissance des années 90 et 2000. Déclenchée par des fans de la première heure qui souhaitent partager leur enthousiasme pour ces musiciens méconnus, la Krautrockmania est d’abord littéraire (trois livres en deux ans) puis s’étend à d’autres champs (rééditions de disques, création de labels de distribution spécialisés, hommages d’artistes célèbres). À y regarder de plus près, ce renouveau correspond également à un attrait envers une approche plus organique de la musique et une attitude plus humaine, ce qui contraste avec la froideur et le minimalisme en vogue dans les années 80.
Les artistes contemporains revisitent l’esthétique des années 70 et ressortent des greniers les instruments de l’époque, la boucle est bouclée. Jusqu’aux années 2000, ce phénomène s’amplifie et l’on entend alors beaucoup parler de « Krautrock ». Plus qu’un simple mouvement musical, il s’agit plutôt d’un état d’esprit, d’une démarche qui colle parfaitement à notre époque.
Entretien avec : Thurston Moore, Jim O’Rourke, Gabriel Ibos, Manuel Göttshing, Michael Rother et Mathieu Sezarsky.
Traitement : Manuel Göttshing travaille dans son studio personnel. Le livre de Julian Cope, « Krautrocksampler » est posé non loin de son synthétiseur. Gabriel Ibos est dans la pièce et l’écoute avec attention.
Pascal Bussy déambule dans un magasin de disques. Il fouille dans les rayons et s’attarde sur les bacs biens fournis réservés aux groupes allemands. Il évoque les héritiers du Krautrock en les cherchant dans les rayons du magasin. Puis, il analyse ce que ces artistes ont réellement apporté à la musique. Il précise néanmoins que le Krautrock reste une invention, un fantasme de musique idéale qui semble être réactivé à l’heure du tout numérique. Le Krautrock, forme de rébellion face au numérique ? Bussy passe en caisse avec quelques vinyles…
Un jeune garçon est entouré de quelques amis dans un studio de musique. Ils jouent un morceau répétitif et bruitiste avec beaucoup d’énergie. Le chanteur nous explique que cela fait longtemps qu’il joue du « Krautrock » ; si ces Allemands n’avaient pas crée ces sonorités, il l’aurait joué malgré tout. Avec humour, ces paroles démystifient le Krautrock et accentuent ainsi la dimension fantasmatique de ce « mouvement ». Ce qu’il en reste aujourd’hui est bien plus complexe que la musique en elle-même : une attitude, une démarche et une approche de la musique totalement inédites, à l’opposé du conformisme ambiant et du formatage à outrance dont nous sommes tous victimes aujourd’hui.
Le « Krautrock », symbole de révolte et de liberté ? Ce ne sont pas Thurston Moore et Jim O’Rourke de Sonic Youth qui diront le contraire. Ils évoquent dans leur studio New Yorkais des souvenirs d’écoutes et de travail en compagnie de Faust, Can ou Neu !. Et ils nous donnent leur propre définition du Krautrock en interprétant un morceau de musique en direct.
Le combi roule paisiblement, le paysage semble tout droit sorti d’une vielle carte postale : le soleil orangé se lève et le ciel est d’un bleu azur. La radio anglaise annonce la fin imminente des programmes. On ne rencontre personne le long de la route sans fin.
Épilogue
Berlin, Londres.
Traitement : Nous retournons chez Bowie. Les portes du garage se ferment derrière nous et nous nous garons à côté de son autre voiture. Nous entrons dans le bâtiment vide, aucune trace du chanteur.
Au loin, on entend la fin d’ « Autobahn ». Nous nous dirigeons vers la pièce où trônent la platine vinyle et les disques de Bowie. L’album « Station to Station » est disposé astucieusement non loin de là.
La pièce est en fait un studio de cinéma, composé d’un fond bleu et de lumières au plafond qui s’éteignent petit à petit. Nous avançons vers le saphir de la platine qui se relève avant de se caler définitivement sur son support. La caméra recule doucement, l’image devient floue.
Cut au noir.
En off, John Peel souhaite bonsoir à ses auditeurs et annonce le nouveau titre de Faust, « Krautrock ».
Générique.