
Le voilà enfin, le livre d'Eric Deshayes sur le rock allemand! Si l'auteur du site neosphères (une référence pour les amateurs de musiques) avait malheureusement arrété de mettre à jour ses articles liés au krautrock, c'était pour mieux préparer ses écrits!!!
A paraître, fin avril.
Au-delà du Rock
La vague planante, électronique et expérimentale allemande des années 70
Dans le contexte de l’explosion psychédélique et contestataire de la fin des années 60, en Allemagne de l’Ouest, l’heure est aux expérimentations en tous genres : libération des mœurs, vie communautaire, drogues, découverte des cultures du monde. Pour de nombreux musiciens allemands le moment est venu de se libérer des modèles anglais et américains. Ils piochent allègrement dans tous les courants préexistants, du rock psychédélique au Free Jazz, en passant par les musiques du monde et la musique contemporaine. Certains mettent en avant l’improvisation collective, d’autres se focalisent sur leur pratique instrumentale, y injectant une forte dose d’électricité. Les techniques d’enregistrement se retrouvent elles-mêmes au cœur du processus créatif.
Dans les années 70, ces groupes allemands poussent le rock dans ses derniers retranchements. Sa rythmique binaire est transformée en une cadence hypnotique. Ou, à l’inverse, cette rythmique fondamentale est totalement expurgée de leurs digressions cosmiques. Can, Kraftwerk, Tangerine Dream, Amon Düül, Ash Ra Temple, Faust, et bien d’autres, emmènent leur musique au-delà du rock. Leurs expériences pionnières vont servir de bases à d’autres explorateurs que l’on qualifiera de New Wave, Techno, électronica, ou encore Post-Rock.
Au-delà du rock offre une plongée dans cette phase historique d’expérimentation. L’ouvrage relate le parcours de ces groupes allemands, repérant leurs influences et leur descendance. Il retrace l’itinéraire de quelques personnages clés (producteurs, ingénieurs du son, enseignants). Il présente une vue transversale des principaux labels discographiques qui ont diffusé ces productions hors normes.
Né en 1973 à Vitré, Éric Deshayes vit près de Rennes, d’où il gère le site internet Néosphères, dédié au rock et aux musiques actuelles.
Au-delà du rock : cette inquiétante étrangeté
Ian MacDonald parlait, en décembre 1972, de “la scène rock la plus étrange au monde”. Ces groupes allemands lui paraissent étranges, parce qu’ils s’inscrivent en rupture par rapport aux modèles anglais et américains, mais sans les abandonner complètement. Des éléments sont reconnaissables, mais ces musiciens allemands repoussent le rock psychédélique bien au-delà du rock.
Par l’usage qu’il fait des psychotropes, le rock psychédélique est intimement lié aux sens, à la perception. Les groupes allemands attaquent, de façon plus ou moins consciente, les fondements du rock pour étendre encore l’impact de leur musique sur les sens. Ils s’attaquent au rythme pour déformer la perception du temps. Le rythme est réduit à une cadence erratique, obsessionnelle. Ou, à l’opposé, ce rythme est atténué, vaporisé pour laisser place à des séquences « hors-temps ».
Certains groupes ont placé le rythme au cœur de leur musique, tout particulièrement CAN, Neu! et Kraftwerk. Le terme “motorik”, est d’ailleurs souvent utilisé aujourd’hui pour en parler. CAN s’appuie sur une rythmique métronomique jouée par Jaki Liebezeit à la batterie. Se décompte du temps hypnotique et obsédant est un pivot central pour les expérimentations et improvisations de chacun. Elle assure la cohésion du groupe. Amon Düül et Amon Düül II, à leurs débuts, improvisent collectivement pour mener à une forme de transe, à l’instar de beaucoup de musiques extra-occidentales. Le rythme est alors assuré par des percussions diverses (crécelles, tambourins…), et même par deux batteurs sur l’album Phallus Deï. Pour Kraftwerk, le rythme est l’élément sonore fondamental. Dès leurs premiers albums les séquences percussives tournoyantes servent de canevas pour tisser leurs expérimentations électroniques. Dès les premiers albums de Kraftwerk, Florian Schneider, flûtiste de formation, émet avec son instrument de simples sons qu’il répète comme un leitmotiv. La flûte a une fonction plus rythmique que mélodique. Les différents éléments de leur musique créent un flot sinusoïdal. La perception du temps s’accélère et se ralentit en fonction de l’accélération ou du ralentissement de leur course musicale.
Tangerine Dream, Ash Ra Temple, Klaus Schulze ou encore Popol Vuh vont aussi utiliser cette fonction du rythme. Mais ils vont surtout exceller dans la décomposition de textures sonores, que le rythme soit ou non présent. Le son d’origine synthétique crée des sensations auditives totalement nouvelles. La concentration sur les sons devient l’élément essentiel de leurs productions. Elle rejoint là leur besoin de nouvelles sensations que le rock “traditionnel” ne leur apporte pas. La question n’est en fait même pas pour eux de savoir s’ils font ou non du rock. Elle consiste à les mener ailleurs. On commence alors à parler de leur musique comme d’une musique cosmique, la fameuse Kosmische Musik dont rêve Rolf-Ulrich Kaiser. Cette musique paraît si étrange, si fascinante, qu’elle ne semble même pas terrestre.
Kraftwerk va finalement lier les deux. Ils fabriquent des rythmes très intenses en utilisant des sons synthétiques. Non seulement ces rythmes sont très éloignés des modèles fondamentaux du rock, mais ils sont en outre créés par des instruments non conventionnels. La syncope du rock est là mais elle ne ressemble à rien de familier. La musique de Kraftwerk ne semble même pas humaine. “Homme ou machine ?” questionne Melody Maker en 1975.
Le champ des possibles est à ce moment là fabuleusement élargi par les appareillages électrifiés et électroniques : pédales d’effets, orgues électriques, synthétiseurs. Les studios d’enregistrement ont quant à eux déjà démontrés l’étendue de leurs possibilités. Faust les a explorées à Wümme, puis au Manor Studio de Virgin. CAN est quasiment depuis ses débuts installé de l’Inner Space Studio. Kraftwerk a progressivement développé le studio Kling klang à Düsseldorf. Le rôle des ingénieurs du son Conny Plank et Dieter Dierks paraît immense. Leur maîtrise technique offre bien plus qu’un appui aux recherches sonores des groupes qu’ils enregistrent. Ils participent directement à leur processus créatif.
Au milieu des années 70 les cartes sont redistribuées autours de ces éléments fondamentaux. Le “rock allemand” pouvait être perçu comme une passade, un dernier feu d’artifice psychédélique. Il continue sur sa lancée grâce à ses acquis. Les pionniers allemands de l’électronique vont finalement tenir le haut du pavé à partir de ces années là, tout particulièrement les mélopées cosmiques de Tangerine Dream et Klaus Schulze, les mélodies robotiques de Kraftwerk et, en embuscade, la motorik de Neu!, Cluster et La Düsseldorf.
Parution : 28/04/2007
448 pages
21 x 14,8 cm
23.00 Euros