lundi, mai 24, 2010

Faust VS Faust - Juste une mise au poing...

Sale rejeton du Krautrock issu d‘une Allemagne scindée en deux, le groupe de rock expérimental Faust n’en a pas encore fini avec l’enfer de la musique. Si le pays a retrouvé une unité, le groupe, lui, a choisi le dédoublement. Faust versus Faust ou quand la choucroute s’emmêle.


Ce printemps, le combo germanique Faust sort son nouvel album, « Faust is Last ». Panique sur les sites de fans du groupe ! « Last comme dans dernier ? » s’inquiètent certains. « Impossible ! » rétorquent d’autres. Des dates de concerts et un nouvel enregistrement semblent pourtant prévus pour 2010 ? Ce qui ressemble à un malentendu n’est en fait que la troublante vérité : Faust publie bien son dernier disque et en annonce au même moment un nouveau. Étrange équation qui ne prend sens qu’à la lumière d’une cruciale information : deux formations se partagent le célèbre patronyme et la même histoire.


À l’origine


« Du je m’enfoutisme créatif, du dilettantisme inspiré, un immense besoin de dire merde aux platitudes musicales au pouvoir, un bordel de drogues et de discipline en même temps », voilà comment Jean-Hervé Péron, leader d’un Faust (mais lequel…) résume l’ambition du groupe.


Alpagué par Polydor afin d’enregistrer un album dans la lignée de Can et Kraftwerk, le collectif, alors composé de six membres (dont Péron, Zappi Diermaier et Hans-Joachim Irmler, qui n’a pas répondu à la requête d’entretien), se met au travail dès 1969. « Les Beatles allemands, voilà ce qu’ils voulaient chez Polydor !» affirme le bassiste et chanteur Péron, « ce que l’on peut dire, c’est qu’ils se sont bien plantés ! »


Le « pacte » signé avec Polydor s’avère rapidement un fiasco, direction la sortie. Pas mort pour autant, Faust signe illico le premier contrat d’un tout jeune label, Virgin Records. Enregistrant le jour pendant qu’un certain Mike Oldfield trifouille ces barres tubulaires la nuit, Faust sort, en 1974, son chef d’œuvre, Faust IV, qui se vend bien en Angleterre. Mais le groupe fait surtout parler de lui par ses prestations dantesques où l’apocalypse n’est jamais loin : télévisions détruites à la masse, plaques de métal en guise de percussions, marteaux piqueurs, trompettes...


Modulations


Outre le détournement ludique « d’instruments », Faust a la grande particularité de moduler la composition du groupe en y intégrant des musiciens locaux, des ouvriers de chantier rencontrés sur le chemin ou encore des amis de passage. Chaque performance du groupe reste cependant identifiée comme Faust tant qu’un membre d’origine est sur scène. Démarche innovante mais pas du goût de tout le monde. Impossible à identifier, le groupe se retrouve victime de son ambition et face à la difficulté de gérer ce bouillonnement créatif, Richard Branson, s’en sépare. Plus de contrats, plus de disques, plus d’argent, le groupe maudit disparaît. Si le circuit traditionnel oublie le groupe, les membres, eux, tracent leur chemin : « Faust a continué à faire ce que nous faisions: de la musique, mais incognito, dans des petits villages... Une bonne période de Faust... Et puis on en a profité pour faire des enfants ! » précise Jean-Hervé. Et c’est en 1990 que la reformation au grand jour s’effectue.


Motivations retrouvées, rééditions luxueuses et augmentées, le groupe bénéficie aussi du regain d’intérêt envers le Krautrock. En 1995, une tournée américaine annonce un album et la formation regroupe alors Jean-Hervé et Zappi. Irmler, quant à lui, est peu enclin à expérimenter les idées farfelues des participants (enregistrer le silence du désert, entre autres !). Et si Péron clame, sur une plage du disque : « On ne peut rien faire contre le silence, on n’est vraiment que des merdes de mouche dans le cosmos ! », Irmler préfère garder ses distances. De divergences artistiques en conflits personnels, Péron quitte le collectif à la fin des années 90.


Réincarnation


Zappi et Irmler enquillent les performances et les disques (Faust wakes Nosferatu) puis Zappi s’éloigne à son tour d’Irmler et retrouve Péron en 2004. Soutenus par les français D’Ulan Bator, Jean-Hervé et Zappi ressortent les guitares, les plaques de métal et la tronçonneuse pour se produire en Angleterre et en France en tant que Faust. Après tout, pourquoi changer de nom alors que le groupe est considéré comme culte ?

Il y a désormais deux Faust.


La version Irmler, elle, se fait plus discrète. Quelques concerts, des disques, rien de bien visible. Mais la confusion faustienne ne se fait pas attendre. Ignorant l’existence des deux entités, un festival luxembourgeois contacte Péron au lieu d’Irmler pour que le groupe joue sur scène leur Nosferatu. Zappi étant le seul lien entre les deux projets, Péron n’hésite pas et accepte l’invitation, ni vu ni connu j’tembrouille.


La vie en double


Deux groupes, deux festivals créés par les leaders, deux labels, difficile de s’y retrouver, même pour les connaisseurs… « Le fait est qu'il y a toujours eu deux Faust au sein du groupe et ce n'était pas simple à concilier, sur disque ou sur scène. Mais cela faisait partie du charme. Aujourd'hui, Faust est physiquement séparé et cela a créé beaucoup de confusion, j'adore ça! » affirme Jean-Hervé. À l’heure actuelle, les deux incarnations sont plus présentes que jamais. Pour les uns, une tournée européenne avant un autre enregistrement en compagnie de sang neuf et pour les autres, un disque (Faust is Last) qui porte terriblement bien son nom. La formation d’Irmler a en effet annoncé la disparition du groupe après la sortie de cet opus…


Il ne peut en rester qu’un


Mais les fans veulent en découdre et rêvent de jouer de cette confusion des plus ludiques. Leur projet ? Faire se produire le groupe bicéphale, en concert au même moment dans la même ville, voire dans deux salles mitoyennes. Idée géniale que Péron et Zappi souhaiteraient pousser encore plus loin en organisant une série de concerts simultanés avec plusieurs formations de Faust !


Utopie artistique, parfaite incarnation de la démarche atypique du combo germanique, la version Péron/Zappi est d’une cohérence sidérante avec le projet des débuts, entre expérimentations noisy et poétiques, performances scéniques dignes d’un happening théâtral, sans maison de disque, sans argent mais avec l’énergie de la jeunesse éternelle. Irmler, quant à lui, est beaucoup plus discipliné. Producteur/arrangeur discret, il préfère se camoufler avec sa troupe derrière ses instruments, usant de drones répétitifs lors de prestations plus sobres et plus sombres où l’improvisation règne en maître. Avec son label et son propre studio d’enregistrement, il produit de nombreux artistes (Dälek, Circle…) et assure une situation plus stable et viable (financièrement du moins) à sa propre version du projet Faust.


Seule occurrence dans l’histoire de la musique, l’existence parallèle des deux Faust inaugure une ère nouvelle de dématérialisation de la notion de groupe. Toutefois, l’abandon programmé d’Irmler semble replacer Faust dans son unicité. Avis aux amateurs donc, un Faust reste à prendre afin que le projet fou irrigue encore un temps les veines du rock alternatif.

1 commentaires:

jadu a dit…

nice blog